THE DARK KNIGHT
de Christopher Nolan
L'usage veut que l'on relègue les observations sur les acteurs à la fin des critiques. La prodigieuse performance de feu de Heath Ledger dans le rôle du Joker invite pourtant à renverser la convention. Il est impossible de ne pas voir, dans les sixième et mortifères aventures de Batman au cinéma, le tombeau d'un acteur surdoué en même temps qu'un émouvant (auto)éloge funèbre. La très honnête prestation de Christian Bale dans le rôle du Chevalier Noir n'est pas en cause: Heath Ledger crève littéralement l'écran et envoie dans les cordes le clown Nicholson, mythique Joker du premier Batman du Tim Burton.
Avec ses cicatrices boursouflées et son maquillage à la truelle, bavant comme celui d'un travelo à 8 heures du matin, son look débraillé inspiré de Sid Vicious et son regard de psycopathe digne de l'Alex D'Orange Mécanique, Heath Ledger compose un inoubliable Joker punk et sadomaso dont chaque apparition glace le sang. Il constitue en cela la première et meilleure surprise du film de Nolan, dont le précédent, Batman Begins, nous avait laisser quelque peu sur notre faim.
Avec The Dark Knight, Christopher Nolan et son frère Jonathan ont écrit l'épisode le plus sombre et le plus péssimiste de la saga, plus proche dans l'esprit de la noirceur burtonienne (Batman, 1989 et Batman, le défi, 1992) que de la lourdingue parenthèse queer de Joel Shumacher, qui éclairait le mythe à travers l'homosexualité latente, dejà suggèrer par la BD dans les années 60, de l'homme chauve-souris et de son jeune page (Batman Forever, 1995 et Batman et Robin, 1997). Au gothique cartoonesque de Tim Burton, Nolan préfère néanmoins le réalisme postmoderne des thrillers urbain de Michael Mann -- l'époustouflante première scène de braquage est un hommage limpide à Heat. Le réalisateur de Momento prolonge aussi la réflexion de l' oeuvre dans les récent films de superhéros, qui sont, à l'image de ce poivrot de Hancock, fatigués. Fatigués de sauver le monde. Fatigués de faire bonne figure. Et surtout fatigués de rendre des compte à la société. Le play-boy milliardaire Bruce Wayne aimerait lui aussi raccrocher les gants pour mener une vie normale auprès de sa chère Rachel Dawes (Maggie Gyllenhaal), son amour impossible. Agacé d'être considéré comme un justicier par les habitants de Gotham City, Bruce passerait volontier la main et le costume noir au procureur général Harvey Dent (Aaron Eckhart). Confronté à sa propre célébrité, notament via une vague d'immitateurs capés, Batman reprend du service à contrecoeur quand le Joker s'associe à la pègre pour replonger Gotham dans dans le chaos.
Depuis ce jour funeste où les tours de Manhattan ont été frappées par Al-Qaida, le moindre film américain comportant un plan de gratte-ciel et des personnages en deuil se voit associer le qualifiquatif tarte à la crème de "post-11 Septembre". Ici, au moins, la formule est approprié. L'équipement high-tech du héros se rapproche de celui des millitaires. Fini la combinaison moulante en latex, place à la cuirasse mate et articulé comme les gilets pare-balles des GI. La Batbike tient plus du blindé que de la motocyclette. Et sur l'affiche, la fameuse ombre portée de l'homme chauve-souris se découpe au sommet d'une tour en flammes...
Ce douloureux retour du reél au sein du plus gros blockbuster de l'été (record de fréquentation battus outre-Atlantique) est la preuve que le cinéma manufacturé n'est pas condamné au Happy End. En endossant les crimes de l'irréprochable procureur devenu le vil Double Face après avoir été défiguré par le Joker, Batman découvre en même temps la liberté et l'opprobre. Un ultime sacrifice qui fait écho à la magnifique prémonition de Double Face: "Mourir en héros, ou vivre assez longtemps pour se voir devenir un méchant." Trafiquer la vériter pour assurer la paix. Sacrifier l'histoire sur l'autel de l'opinion... John Ford avait déjà stigmatisé cette vielle marotte américaine dans L'Homme Qui Tua Liberty Valance: "Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimer la légende."
Télérama, n°3056-3057, 9-22 Aout